Méritocratie et études.

Nous sommes fin-Aout, et pour un étudiant c’est le temps des citronnades en terrasse, des départs en vacances, des bronzettes au bord de la mer…

Enfin, j’aimerais bien parce que pour l’instant c’est surtout des bouteilles de cola sous-marque tièdes consommées sur les bords des quais. Les contrefaçons ray-ban et les départs chez papa et maman pour profiter du soleil du sud le plus économiquement possible, après 2 mois de travail en maison de retraite pour payer les frais de l’année à venir.

Mais aussi et surtout, c’est le moment de payer. Payer les frais inhérents à chaque rentrée, les droits d’inscription, le matériel cassé ou perdu doit être racheté. Etant dans un IFSI privé, c’est 2000€ l’année à sortir de mes poches trouées. Alors vous me direz, un gouvernement de gauche est au pouvoir, donc les pauvres doivent avoir toutes les structures d’aide à portée de main, pour peu qu’ils aient des arguments à faire valoir.

Ma situation:

J’ai 23 ans, je suis de nature plutôt joviale et robuste mais toute la bonne volonté du monde ne me fera pas y couper, j’ai besoin de manger et d’avoir quelques loisirs qui me permettent de survivre physiquement et mentalement. Mes parents sont divorcés et je ne reçois un peu d’aide que d’un seul parent, que l’autre a ruiné pendant leur divorce. Il me reste 2 ans d’études, j’ai une moyenne de 15 sur toutes mes unités d’enseignement, que j’ai toutes validées du premier coup. Je me prépare à effectuer un métier en crise de vocation: infirmier (200000 postes à créer d’après les études statistiques pour faire face aux besoins de santé à l’horizon de 2015).

La CAF:

les seuls qui m’accordent une aide substancielle s’élevant à 30% de mon loyer mensuel. Cette aide est régulièrement suspendue car ils ont la fâcheuse habitude de demander des justificatifs tous les 2/3 mois, histoire de rappeler qu’on dépend d’eux. Le temps pour traiter un justificatif est en moyenne de 39 jours, les horaires d’ouvertures se situent pendant les cours ou le boulot, le traitement des informations par internet est aléatoire et parfaitement hypothétique, car ils demandent les originaux des documents. Donc soit je prie, soit je prends un jour d’arrêt juste pour aller rendre visite à ces charmantes personnes qui ont au bout de leur doigts ma situation économique car 2 mois d’impayés sur mes APL bloquent mon budget de manière drastique. Je ne vais pas cracher dans la soupe, je suis célibataire sans enfant, ils me donnent malgré tout un petit quelque chose alors que certains sont vraiment dans la mouise.

Le conseil général:

Le seul moyen théoriquement pour moi d’obtenir une bourse sur critères sociaux. Tout content, en entrant dans le supérieur, me disant que n’ayant pas de revenus hormi un peu d’aide d’un de mes parents, j’allais pouvoir bénéficier d’une bourse. Etant non imposable et n’ayant pas touché ~7000€ l’année dernière (forcément, j’ai étudié, pas bossé), je n’ai aucun droit à la bourse. Il faut que le RFF (revenu fiscal de référence) du parent détenteur du foyer fiscal soit à un certain seuil et pas au dessus. Mon parent le dépasse de… 400€.
Je suis donc hors du cadre défini pour l’éligibilité à la bourse. Or, suite à la procédure de divorce de mes parents, le seul qui m’aide est ruiné, croule sous les dettes, malgré une retraite confortable sur le papier, il est amputé de ses revenus à hauteur de 70%. On pourrait imaginer que mon parent vivre une vraie galère et ne m’aide plus du tout, je toucherais 0 mais n’aurait donc malgré tout, pas droit à la bourse. Les explications de ma situation, relevés bancaires à l’appui, n’ont même pas éveillé la curiosité des instances républicaines chargées de l’allocation de ressources aux personnes dans le besoin. Si on résume l’idée: Soit vos parents sont sans ressources ou presque, et le conseil général vous donne une bourse. C’est la première solution. Soit vous avez travaillé et le conseil général vous donne une bourse pour compenser une rentrée d’argent que vous n’avez plus. Par contre, personne n’étudie dans le détail la situation qui est la mienne et ne voit au delà du revenu fiscal de référence, qui n’est pas un revenu net, comme chacun sait.

La sécurité sociale:

Je dois me réinscrire à la sécurité sociale étudiante chaque année, ce qui coûte la bagatelle de… 200€. Les détenteurs d’une bourse sur critères sociaux sont exemptés de cette démarche. Voir ci-dessus.

Le CROUS:

Le CROUS n’offre pas de bourse ni de logement aux étudiants infirmiers, dégage et n’oublie pas ta veste en sortant.

La mission locale:

Je me dis qu’après tout, la mission locale peut m’aider à payer mon club de sport et les transports moins cher, à défaut d’autre choses. Me faire mal physiquement, transpirer est encore un loisir que je peux me permettre et m’en passer me serait impossible. Je demande un RDV et on m’apprend déjà qu’il n’y a pas de RDV, il faut venir, c’est tout. Je fais donc la queue pendant… 2h20 pour m’entendre dire « désolée, on ne peut rien faire pour vous, vous ne rentrez dans aucun critère ». Les bras m’en tombent et là j’ai franchement envie de pleurer, de colère. Même pas l’élégance de m’offrir un verre d’eau après 2h20 d’attente, de m’accorder un regard sincère ou l’occasion d’expliquer la précarité de ma situation. Je ne pleure pas, mes yeux sont secs mais pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de péter les plombs, de tout casser, fracasser ce local miteux, que la police m’embarque, peut être même que j’aurais résisté, histoire qu’ils doivent me cogner pour me mettre hors de combat. Avec de la chance j’aurais pu avoir enfin une oreille attentive une fois ma ceinture et mes lacets confisqués, les mains entravées par des menottes et ma colère retombée. Je ne l’ai pas fait, j’ai serré les dents et les poings. J’ai tremblé de colère et je me doute que les femmes présentes ont eu peur quand elles m’ont vu figé comme ça pendant 10 longues secondes. Pas de geste mélodramatique, pas de hurlements. Je refuse de perdre le contrôle. J’ai simplement tourné les talons et suis rentré chez moi, me mettre un peu de musique douce et encaisser cette mésaventure
J’en tire une leçon, on peut brocarder les gens mais il y a une manière de le faire, et parfois, un timbre de voix, un terme mal employé suffit pour envoyer par le fond une personne vulnérable

A contrario:

Il existe une caste de gens qu’on appellera les parasites. Ce qui ne produisent pas de points de PIB, ne travaillent que la durée nécessaire pour renouveler leurs droits aux ASSEDICs, ceux qui votent à gauche en se plaignant de leur incapacité à épargner, alors qu’ils touchent +5000€ par mois (véridique), sont fonctionnaires de l’éducation nationale, partent aux ski 2 fois par an, changent de voiture tous les deux ans… Ceux qui ne travaillent jamais car obtiennent des arrêts maladie de complaisance, ceux qui trichent sur leurs droits à la CAF, ceux qui bénéficient de la CMU, quand d’autres n’y ont pas droit, à revenus égaux. La chasse n’est toujours pas données à ces gens qui mettent en péril le système?

Ouin ouin?

Non, je n’écris pas cet article pour me faire plaindre. Mes proches ne savent rien de la misère dans laquelle je vis et je ne veux pas qu’ils le sachent, parce que leur pseudo-complaisance m’énerverait plus qu’autre chose. Je veux juste avancer et livrer ma vérité telle qu’elle est. Je ne fume pas, je ne bois jamais d’alcool sauf quand c’est offert et à volonté, et même dans ces cas là je ne perds jamais le contrôle, ni violence ni lubricité ni exubérance. Les quantités faramineuses absorbées dans certaines beuveries étudiantes et l’impossibilité d’être véritablement saoul me font penser que je suis condamné à vivre avec moi-même, incapable de m’échapper. Toujours est-il que je n’ai jamais dégradé un bien public, je n’ai jamais agressé ni volé qui que ce soit, je vote (ok, ça sert à rien, mes candidats ne dépassent jamais les 5% mais l’intention est louable même si je ne suis pas démocrate et ne crois pas au suffrage universel direct). J’ai le respect des anciens, des religions (étant malgré tout athée), des femmes (j’ai déjà plombé mon budget alimentation de plusieurs semaines juste pour conserver l’élégance de payer un restau à une fille dont j’étais amoureux). Je m’efforce d’être une personne respectable et respectée, d’exercer le métier qui me fait envie et de contribuer à la société dans laquelle je vis en étant un citoyen honnête. Comment cette société me remercie? Elle me claque au nez toutes les portes des aides sociales, qui me permettraient de vivre sans être aliéné au sens marxiste du terme. Vivoter en jouant sa survie, sans pouvoir vivre sa vie et s’accomplir, plombé par le risque de ruine qui est latent. Je ne peux pas avoir accès à la culture, qui a un coût. Je ne peux aller au cinéma que dans des CNP, des cinémas poussiéreux dans lesquels pas mal de couples illégitimes viennent se rouler des pelles et autres dans des salles obscurcies, projetant des films d’auteurs et des documentaires que l’histoire oubliera bien vite. Les bouquins que j’achète sont d’occaz, c’est l’opportunité de rencontrer des gens différents malgré tout. Je ne joue pas les Tartuffe. Si je pouvais sortir de cette misère je le ferais, je me passerais bien volontiers de cette image d’Oliver Twist qui ne peut jamais aller manger au restau, contrairement à certains qui jouent de cette image pour se faire plaindre. La principale leçon que j’en retire c’est que je ne peux compter que sur moi-même. J’ai accepté de porter ma croix jusqu’à la fin de mes études et prendrai ma revanche une fois diplômé, en attendant, je refuse de me plaindre ailleurs que dans ce billet.

J’ai bien conscience que ma situation pourrait être pire. J’ai un toit au dessus de la tête, je dispose d’un ordinateur, d’une connexion internet pour me la péter sur un blog très peu visité mais que voulez-vous, ce blog est mon espace d’expression et il me sert à extérioriser ces choses que je ne veux pas laisser sortir au quotidien. Et si certains me lisent et connaissent aussi la galère, je ne peux que leur conseiller une chose: Rester factuel, s’accrocher et avancer, pas par pas, en ne faisant confiance qu’à soi. Mais aussi et surtout, n’oubliez pas que ce qui ne tue pas rend plus fort, l’école de la pauvreté est la meilleure façon d’apprendre l’humilité. Jamais je n’aurais eu autant de recul sur ma propre existence et le monde qui m’entoure si j’avais bénéficié du même assistanat que certains de mes collègues étudiants. Pour peu que l’on apprenne de ses erreurs et de ses difficultés, on sort souvent grandi de ces épisodes difficiles. Et ne jamais se victimiser, affronter cela la tête haute, sans jamais céder au désespoir. Hardi compagnons de la misère.
Quand à ceux qui ne sont pas dans la « misère » (tout est relatif, nous avons tous nos problèmes), je vous invite à réfléchir à la misère que la société moderne a crée. Une misère dans laquelle on souffre rarement de la faim, mais de la sollitude, de l’impossibilité d’accéder à la culture, à l’emploi, aux études que l’on souhaite… Le modèle égalitaire républicain signifie t-il allocation de ressource aveugle et propice à la triche, plus rentable que l’honnêteté? Pour moi, cela devrait signifier allocation de ressource pour venir en aides aux petits, aux vulnérables, qui veulent s’en sortir. Je ne parle que de mon exemple personnel mais quand on sait que le constat est le même pour tout le petit peuple qui bosse, étudie, ou coule une retraite paisible il faudrait à un moment se demander dans quelle direction nous allons.

Promis, le prochain billet sera plus joyeux! 😛

A bientôt, enfin, peut-être! ;D

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